La «modernisation» antidémocratique de l’entente réactionnaire entre les États-Unis et le Canada sur les tiers pays sûrs (ETPS) a été conclue de manière inattendue lors de la visite du président américain Joe Biden au Canada les 23 et 24 mars.
Moins de 24 heures après l’annonce officielle de ce changement par Biden et le Premier ministre canadien Justin Trudeau, la police des frontières canadienne a fermé le point de passage non officiel du chemin Roxham au Québec. À partir de 0h01, le 26 mars, elle a commencé à remettre systématiquement les demandeurs d’asile potentiels, dont certains avaient dépensé toutes leurs économies pour un voyage périlleux de plusieurs semaines, aux services américains de l’immigration et des douanes (US Immigration and Customs Enforcement – ICE).
Jeudi en fin d’après-midi, moins de six jours après l’entrée en vigueur des nouvelles règles, six corps ont été retirés du fleuve Saint-Laurent dans la communauté mohawk d’Akwesasne, qui chevauche les frontières de l’État de New York, de l’Ontario et du Québec. Deux autres corps ont été repêchés vendredi. La police locale a indiqué que les huit personnes, dont deux enfants en bas âge, ont péri lorsque leur bateau s’est renversé alors qu’ils tentaient de passer aux États-Unis. Ils étaient issus de deux familles, l’une originaire d’Inde et l’autre d’origine roumaine.
L’ETPS bafoue les obligations du Canada et des États-Unis en vertu du droit international. En vertu de l’ETPS remaniée, tous les migrants cherchant refuge au Canada et entrant par voie terrestre ou fluviale de manière «irrégulière», c’est-à-dire sans passer par un point d’entrée officiel, seront arrêtés et remis aux agents de l’ICE, avec un risque élevé d’être emprisonnés et finalement expulsés vers leur pays d’origine.
En plus de détruire le dernier espoir des migrants fuyant la guerre, la misère et les persécutions, le nouvel accord signé par Biden et Trudeau alimente la campagne xénophobe de longue date des classes dirigeantes québécoise, canadienne et américaine. Le lien inextricable entre la guerre impérialiste et les politiques anti-immigrés a été mis en évidence par le fait que l’ETPS a été adoptée pendant le voyage de Biden au Canada, ce qui a permis d’élargir et d’intensifier les préparatifs des puissances impérialistes nord-américaines en vue d’une guerre mondiale et de leur poursuite de l’hégémonie économique mondiale.
En vertu de la réactionnaire Entente sur les tiers pays sûrs, signée pour la première fois en 2002 et appliquée depuis 2004, les demandeurs d’asile qui entrent au Canada par un poste-frontière officiel entre le Canada et les États-Unis sont, à de très rares exceptions près, automatiquement refoulés et renvoyés aux États-Unis, et vice-versa. Toutefois, une «faille» dans l’accord initial permettait, jusqu’à présent, aux personnes qui entraient au Canada en dehors des points de contrôle officiels de rester pendant que leur demande de statut de réfugié était examinée.
L’arrivée d’un grand nombre de demandeurs d’asile au Canada via la soi-disant faille de l’ETPS était essentiellement un non-événement jusqu’à l’arrivée au pouvoir du fasciste Donald Trump en tant que président des États-Unis en janvier 2017, et son lancement immédiat d’une virulente chasse aux sorcières anti-immigrés. La fausse posture «pro-réfugiés» de Trudeau et de son gouvernement libéral a encouragé de nombreux migrants à venir au Canada, en traversant des forêts, des marécages et des routes de campagne pour atteindre le Canada «de manière irrégulière». La plupart d’entre eux viennent d’Amérique latine, du Moyen-Orient ou d’Afrique, des régions du monde ravagées par les guerres et les politiques économiques prédatrices de l’impérialisme américain et canadien. Nombre d’entre eux vivaient aux États-Unis sans papiers. D’autres sont entrés aux États-Unis par le Mexique afin de le traverser pour atteindre le Canada. La grande majorité de ces migrants «irréguliers» sont entrés au Canada par le chemin Roxham, une route rurale située à la frontière américaine, à 60 km au sud de Montréal.
En vertu du nouvel accord, l’ensemble des 8900 km de frontière entre le Canada et les États-Unis est désormais considéré comme un point de passage «officiel» et le chemin Roxham a été définitivement fermé.
Les organisations de défense des droits des réfugiés ont vivement critiqué la nouvelle ETPS, avertissant qu’elle obligerait les personnes fuyant les persécutions à recourir à des mesures encore plus désespérées et risquées.
France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnesty International pour le Canada francophone, a déclaré: «Les États-Unis ne sont pas un pays tiers sûr parce qu’ils criminalisent la migration. Les gens sont arrêtés, emprisonnés et les familles sont séparées... les gens sont susceptibles d’être renvoyés dans leur pays d’origine où ils risquent d’être persécutés, torturés et tués». Elle poursuit en expliquant que la loi ne fera que pousser les demandeurs d’asile vers des itinéraires encore plus dangereux et coûteux. Bien qu’une grande partie des migrants «irréguliers» aient été renvoyés aux États-Unis ou dans leur pays d’origine par la police canadienne de l’immigration après l’audition des réfugiés, ils bénéficiaient au moins d’un minimum de soutien de l’État et de droits reconnus jusqu’à ce qu’une décision soit rendue sur leur demande. Désormais, ceux qui traversent seront contraints de vivre comme des parias, de travailler illégalement, d’être à la merci des employeurs et des propriétaires, et de ne pas avoir accès aux soins de santé et à l’éducation.
La fermeture du chemin Roxham est le résultat d’une campagne anti-immigrés de longue date émanant des sections les plus à droite de l’establishment politique. Cette campagne est menée par le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et d’autres nationalistes québécois de droite qui font systématiquement des immigrants les boucs émissaires de la crise économique et sociale causée par le capitalisme et qui affirment faussement que la «nation québécoise» francophone et ses «valeurs» sont mises en péril par l’immigration. Ces derniers mois, ces forces ont intensifié leur agitation xénophobe, faisant écho à la propagande quasi fasciste de Trump et du Parti républicain américain. Les conservateurs fédéraux et leur chef d’extrême droite, Pierre Poilievre, ont également alimenté cette campagne raciste, qualifiant les réfugiés d’«illégaux» et de menace pour la sécurité du pays, et les rendant responsables de la détérioration des services publics qui est le résultat de décennies d’austérité capitaliste.
En réalité, les quelques dizaines de milliers de migrants qui sont passés par le chemin Roxham depuis 2016 – le site Internet Immigration et Citoyenneté du gouvernement fédéral évalue à un peu plus de 100.000 le nombre total d’entrées frontalières «irrégulières» au Canada entre janvier 2017 et décembre 2022 – ne sont qu’une goutte d’eau par rapport aux dizaines de millions de personnes qui ont été déplacées par les guerres et les dévastations économiques et environnementales perpétrées par les puissances impérialistes nord-américaines et européennes.
Démasquant une fois de plus l’hypocrisie de son image de «pro-réfugiés», le gouvernement Trudeau a longtemps acquiescé aux demandes de la droite chauvine et de l’extrême droite. Il a cherché à «rationaliser» la procédure de détermination du statut de réfugié afin d’accélérer le rythme des déportations des personnes considérées comme ne courant pas un risque suffisant de persécution politique pour justifier le statut de réfugié, et il négocie depuis des années à huis clos avec ses homologues américains pour «combler la faille» de l’ETPS. En d’autres termes, afin de fermer la frontière «légalement».
Apparemment, les changements ont été acceptés quelques heures avant l’arrivée de Biden pour sa visite officielle au Canada et seulement après que Washington a conclu un accord final sordide dans lequel les migrants ont été utilisés comme monnaie d’échange. Biden a exigé que le Canada accepte 15.000 réfugiés supplémentaires «de l’hémisphère occidental» cette année en échange de sa signature.
Le Premier ministre du Québec, François Legault, a réagi avec surprise et enthousiasme à la fermeture du chemin Roxham. Il a qualifié l’accord Biden-Trudeau de «très belle victoire» pour le Québec, et a explicitement remercié Trudeau d’avoir pris le temps d’aborder la question au milieu de discussions plus urgentes avec Biden sur le rôle croissant du Canada dans la guerre contre la Russie en Ukraine. Soulignant le soutien total de l’aile québécoise de la bourgeoisie – qu’il s’agisse d’«autonomistes» chauvins comme Legault et sa CAQ ou d’indépendantistes comme le Parti québécois – à la politique étrangère agressive et militariste de l’impérialisme canadien, Legault a déclaré: «On le sait, avec tout ce qu’on vit actuellement, en Russie, en Chine, c’est plus important que jamais d’avoir de bonnes relations avec les États-Unis.»
Pour sa part, M. Poilievre s’est vanté d’avoir réussi à pousser Trudeau à fermer le chemin Roxham, «30 jours après que je lui ai demandé de le faire», et a juré qu’il ne permettrait plus jamais que des «passages massifs illégaux» se produisent.
Le soutien unanime des grands partis bourgeois à ce nouvel accord démontre que derrière les querelles politiques entre souverainistes et fédéralistes, conservateurs et libéraux, la classe dirigeante est unie pour soutenir l’impérialisme canadien contre la classe ouvrière, dont les réfugiés sont la partie la plus persécutée.
Le Nouveau Parti démocratique (NPD), soutenu par les syndicats, a publiquement dénoncé les changements apportés à l’ETPS, mais refuse d’appeler à son abolition et à la liberté totale des personnes de vivre dans le pays de leur choix. En demandant la suspension de l’Entente, le NPD ne cherche qu’à donner un vernis «démocratique» à la chasse aux sorcières anti-immigrés du gouvernement libéral minoritaire de Trudeau. Même si tous les demandeurs d’asile pouvaient légalement déposer une demande au Canada et n’étaient pas immédiatement remis à l’ICE, cela n’empêcherait pas l’État canadien de rejeter leurs demandes en masse. En réalité, quelles que soient les critiques superficielles des néo-démocrates à l’égard de Trudeau, ils soutiennent pleinement le programme de guerre et d’austérité de son gouvernement. Dans le cadre de l’«entente de soutien et de confiance» entre les libéraux et les néo-démocrates, ils se sont formellement engagés à maintenir le gouvernement au pouvoir jusqu’en juin 2025.
Le nouveau pacte ETPS est considéré comme une victoire politique par l’élite patronale, soulignant ainsi la force de l’alliance impérialiste canado-américaine. Mais il est également considéré comme une victoire économique, nécessaire pour maintenir le système d’immigration «fondé sur le mérite» du Canada, selon lequel les immigrants sont sélectionnés en fonction des besoins des grandes entreprises et des marchés capitalistes. Ce système a été salué par Donald Trump comme un modèle à suivre pour les États-Unis.
Pour Washington, le nouvel accord est perçu comme une concession au Canada – un partenaire économique et militaire crucial – pour renforcer son partenariat et sa participation aux guerres d’agression de l’impérialisme américain dans le monde, en particulier contre la Russie en Ukraine et dans la préparation d’une guerre totale contre le principal rival de l’Amérique, la Chine. Lors de la visite de Biden au Canada, Trudeau a promis 100 millions de dollars supplémentaires à la police nationale haïtienne, alors qu’une nouvelle intervention militaire se profile dans ce pays où le chaos règne après des décennies de domination impérialiste.
L’administration Biden a également l’intention d’utiliser l’ETPS pour légitimer les mesures qu’elle a récemment annoncées en vue d’expulser immédiatement presque tous les réfugiés entrant aux États-Unis par la frontière mexicaine, au motif que le Mexique est un «tiers pays sûr». Sous la pression de Washington, le Mexique, sous l’administration du président Andrés Manuel López Obrador, promue par la pseudo-gauche, sert déjà de police de l’immigration pour les États-Unis et le Canada, chargée d’empêcher les travailleurs d’Amérique centrale, des Caraïbes et d’Amérique du Sud fuyant la pauvreté et l’oppression politique de chercher refuge plus au nord.
Un aperçu de ce qui attend les réfugiés qui tentent de franchir la frontière entre les États-Unis et le Mexique a été tragiquement démontré cette semaine lorsqu’au moins 40 migrants ont été tués dans un incendie qui s’est déclaré dans un centre de détention de la ville frontalière de Ciudad Juárez, après qu’un groupe de migrants a lancé une protestation lorsqu’ils ont appris qu’ils ne pouvaient pas demander l’asile et qu’ils allaient être expulsés.
(Article paru en anglais le 1er avril 2023)
